05 Fallait pas l'énerver
par Hélène Morsly

Ne laissons pas célébrer Vilar, peinards, accoudés aux comptoirs de vernissages mondains.



« Pour moi, le peuple, c'est mon père… » J.V.

Il n'y a pas plus urgent, à l'occasion du centenaire de sa naissance, de rappeler les valeurs et les convictions – et les remises en cause - qui ont guidé la vie et l'œuvre de ce fils de boutiquier sétois de la rue Gambetta et qui, jamais, n'oublia cette origine-là.

« J'ai compris qu'il fallait d'abord savoir pour quel public on désirait jouer, c'est-à-dire travailler. (…) Il faut savoir pourquoi on fait du théâtre et en déduction, il faut savoir pour qui. Je sais, personnellement, pourquoi et pour qui je travaille : pour les classes laborieuses. Est-ce que cela n'est pas suffisamment clair ? » (1962)

C'est le bel héritage que nous lègue Vilar. Avec, en soubassement, une rigueur morale, une cohérence exigeante au service d'une vision du théâtre profitant à tous, du moins au plus grand nombre, le sortant de ses lieux confinés pour le mettre en plein vent, renouant avec ses sources grecques de fête populaire. Cela fut un travail constant, et ô combien tenace, en s'appuyant sur les réseaux associatifs de l'époque, les groupements de jeunes, d'ouvriers, d'employés.

A partir de là… que chacun, que chacune juge si, en matière de politique tout court, de politique culturelle ou de pratique personnelle, ceux qui aujourd'hui font de Vilar leur propre étendard sont en capacité de le porter bien haut, dans ces lieux de culture devenus des couloirs du pouvoir.

Qu'aurait pensé Vilar en entendant des maires de cités balnéaires parler de culture comme « vitrine touristique » d'une ville ?
Qu'en aurait-il pensé ? Il suffit de le lire :

« Où nous conduit cette festivalomanie, (…), cet orgueil des cités à vouloir être autre chose qu'une ville d'eau ou une ville du vin (…) ? (A propos du festival d'Avignon) Voilà que son prestige même n'a servi qu'à l'inclure dans un service de tourisme entre les eaux de Vichy, les pin up de Cannes, les fleurs monnayées de Nice. (…) Moi, je veux bien. Mais je suis peut-être un peu en droit de ne pas être d'accord. (…) Je quitterai Avignon le jour où on croira bon de créer un festival en toute ville historique. Et non pas, parce que la concurrence est dangereuse, mais parce que cela prouvera que l'on nous a mal compris. » (1950)

« Il s'agit maintenant de savoir si ces festivals ont fait leur temps. (…) Il s'agit de savoir ce qu'ils ont désormais dans le ventre. (…) Que représentent ces festivals de l'été aux yeux du public ? Tourisme ? Passe-temps d'un soir ? Nuit d'été dans des enceintes historiques ? Beaux costumes dans des éclairages ad hoc ? Esthétisme des petits loisirs ? Shakespeare en veux-tu-en-voilà ? Perception des taxes municipales ? Accroissement des recettes des commerçants ? Tout le monde est heureux, tout le monde se réjouit, c'est parfait. Cependant, est-ce que les festivals n'ont d'autre ambition que de faire désormais partie de la panoplie du bonhomme moderne : frigidaire, télévision, 2 CV ? (…) Il (l'artiste) ne joue bien son rôle, il n'est utile aux hommes que s'il secoue ses manies collectives, lutte contre ses scléroses, lui dit comme le père Ubu : merdre ! » (1964)

Car pour Vilar, Avignon n'a existé que par défaut, parce qu'il n'y avait plus de théâtre de tréteaux, parce que le théâtre s'était enfermé et qu'il voulait, à toutes forces, retrouver un public populaire. Pour ce faire, il a multiplié les tournées et les représentations du TNP (Théâtre national populaire) et a fait d'Avignon un lieu « d'humanisme concret » comme il le souligne, lorsqu'il évoque les Rencontres internationales de jeunes qui s'y tiennent depuis les débuts, en 1947.

Si chacun, qui se réclame aujourd'hui de Vilar, pouvait méditer son témoignage profondément, véritablement, en se demandant quel a été, quel est et quel sera son rôle pour mettre en œuvre dans sa propre vie les convictions que portait Vilar plutôt que de les détourner à des fins de basse propagande et de vœux plutôt vains… ce serait beau… et cela bouleverserait radicalement le « paysage culturel ».

Et ce serait un autre monde que celui dans lequel nous vivons, où la culture est devenue outil de promotion sociale, de distinction personnelle et de séparation des classes. Où l'on se trimballe de vernissages en coquetails, dans le chaleureux entre-soi de ceux qui ont fait de la culture leur rempart et non, comme ce fut le cas de Vilar, un sacerdoce exigeant, pauvre et, tout compte fait, peu gratifiant dans sa quête d'une culture populaire « comme entraide et non comme aumône ».

A Sète, où l'on se prépare à « célébrer dignement » ce centenaire, j'entends dans un bar : « Nous on s'en fout, mais pour ceux de la culture, c'est un gros projet ». Dans ce « nous », j'entends « peuple ». Dans « culture », j'entends un autre monde, éloigné, distinct. Distingué. Ce que Vilar nous a appris, doit continuer à nous apprendre, c'est à ne jamais se satisfaire de cette distinction :

« Il s'agissait, dans la société divisée de ce temps, de retrouver non pas un auditoire, mais un public ; non pas des snobs et des intellectuels, mais la foule. (…) un public de toutes les classes, de tous les horizons sociaux. » (1948)

Le travail reste à faire. Sans relâche. Voilà ce qui doit être au cœur et à l'esprit, quand on fait « œuvre de culture ». Ces traces vilardiennes ne resteront vives qu'à la condition qu'elles soient labourées par des gens honnêtes, d'abord envers eux-mêmes, et qui savent la tâche ardue. Car il faut rappeler que Vilar fut attaqué de toutes parts, rama toute sa vie à contre-courant, et mourut dans un relatif abandon.

« On voudra bien admettre qu'il est extrêmement ingrat d'être responsable pendant douze ans d'un théâtre populaire et d'une culture populaire par le théâtre au sein d'une société qui, de toute évidence, ne l'est pas. » (1963)

Alors… tant mieux si Vilar, à l'occasion du centenaire de sa naissance, revient au goût du jour… Tant mieux. A condition que chacun, qui a « affaire de culture », y voit l'occasion de réfléchir à sa propre pratique. A condition que la célébration de cette naissance ne soit pas l'enterrement de première classe des valeurs qui ont animé sa vie entière.

Hélène Morsly
Sète, mars 2012

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Et donc, pour celles et ceux qui ont envie d'y réfléchir vraiment, j'incite vivement à s'emparer des écrits de cet homme. Et, en guise d'avant-goût, quelques citations extraites de : « Le théâtre, service public », Jean Vilar, Gallimard, NRF, 1975, réédité en 1993.

« Les maquereaux, les putains, les marins, les ouvriers, les étudiants, les concierges, les conducteurs d'autobus, les ivrognes, les clochards, les petits commerçants du quartier, les jolies filles de quinze ans, tous et toutes se côtoyant dans la salle sont préférables pour notre littérature dramatique que le saint-sulpicien, le marxiste orthodoxe ou le littérateur engagé et l'ex-prince du marché noir. (…) Quand je joue en Avignon, je sais dorénavant que la partie ne se joue pas contre ou malgré ou par-dessus le public, mais avec lui. Il est en état d'amour. » (p. 49)

« C'est que la communion n'est pas totale ; c'est que le théâtre ne parvient plus à vous distraire de vos soucis quotidiens d'homme, c'est qu'il n'est plus qu'une distraction de l'épiderme ; si vous comparez votre plaisir en sortant de nos salles au plaisir obsédant, aux halètements de votre plaisir au cours du match Sète-Montpellier ou Sète-Lille, auquel de ces deux spectacles va votre préférence ? » (p. 56)

« La direction de la télévision et ses chefs de services ont en main la plus belle et la plus puissante des activités humaines dans ce monde nouveau. Mais est-ce que Voltaire de nos jours pourrait parler à la télévision de l'affaire Calas ? Est-ce qu'on peut faire un cours sur Karl Marx ? Est-ce que l'ouvrier parle à la télévision ? Si, comme on l'a dit, le théâtre est le miroir de la société, la télévision est à l'image du gouvernement et de sa doctrine, ou de ses doctrines. » (p. 85)

« S'instruire, n'est-ce pas, est une conquête personnelle. Car ceux qui se contentent et trouvent plus facile d'accepter de confiance ce qu'ils ont l'occasion d'entendre dire par les autres, ceux-là, pauvres ou riches, cultivés ou analphabètes, ceux-là sont un peu « légers » et de peu de poids, dans notre amitié, dans nos relations, dans la vie. Légers, oui, et personne ne les prend au sérieux. » (p. 96)

« On sent bien qu'il n'est pas question pour nous d'éduquer, par le truchement des chefs-d'œuvre, un public. La mission du théâtre est plus humble, encore qu'aussi généreuse : il doit plaire, séduire, réjouir, et nous couper pour un temps de nos peines et de nos misères. » (p. 147)

« En France, aujourd'hui, un public populaire n'est pas forcément un public ouvrier : un employé des postes, ma dactylo, un petit commerçant qui travaille lui aussi largement ses huit heures par jour, tous font partie du peuple. Pour moi, le peuple, par exemple, c'est mon père… » (p. 189)

« Le problème immédiat – et socialiste – de la revendication culturelle exige d'abord l'étude claire, sans vain didactisme, compréhensible par tous, populaire donc, de la transformation de l'actuelle société. Toutefois, quand on consulte le programme des partis politiques, on constate que le problème culturel (…) est en marge des autres exigences. Or n'est-il pas au contraire à l'origine de la revendication générale ? N'est-il pas l'esprit même de cette philosophie politique qui nécessairement anime ces partis ? (…) N'est-il pas manifeste qu'un pouvoir socialiste doit faire en sorte que les activités et l'avoir culturel d'une société soient mis (…) à la portée de tous ? A la portée de tous, c'est-à-dire que chacun, quotidiennement, s'il le souhaite, puisse participer à ces activités, augmenter l'avoir de la collectivité. » (p. 540)

« Cette société est triste et sans esprit parce qu'on ne lui donne qu'à penser « fric ». » (p. 542, projet de lettre à Malraux, 1971)

Et pour finir, un extrait de la préface d'Armand Delcampe :

« Vilar nous apprend aussi à polémiquer avec nos propres insuffisances plutôt que dénoncer d'abord celles des autres ; il nous montre que travail, talent et silence sont plus souvent les armes de la victoire contre la médiocrité et l'injustice que la retape ou la réclame tapageuses. Il nous apprend à ne jamais faire la concession attendue ou espérée, à ne pas vivre dans la platitude à l'égard de tout ce qui est officiel. Il nous apprend que le reniement sur un point de détail équivaut pratiquement au reniement sur le tout. (…) Il nous apprend à refuser la compromission comme on refuse d'avaler de la viande avariée. Il nous apprend à nous enfermer, à paraître ignorer un orage de passage, à méditer, à travailler, à poursuivre la route que l'on s'est tracée sans dévier. Tenter de bâtir son théâtre comme la cathédrale, œuvre collective par excellence, sans pour autant s'autoriser à tutoyer les maçons ni passer son temps à serrer toutes les mains. Il nous apprend aussi que l'homme de théâtre le plus révolutionnaire est aussi l'héritier tranquille de la tradition, qu'il doit l'être, qu'il doit rester le dépositaire modeste des valeurs spirituelles qui le dépassent, dont il doit rendre compte. (…) Vilar, tout compte fait, nous apprend à apprendre. »

La culture
Le travail
Le territoire
Le nucléaire
Le voleur de lumière
Jean Vilar
Ici Sète, pour moi
Pierre François, peintre public