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Jean Vilar
Ici Sète, pour moi
Pierre François, peintre public

Pierre François, peintre public

à Robert

Je n’arrive pas à me souvenir de quand ni comment j’ai rencontré l’œuvre de Pierre François. J’ai l’impression que son nom, son univers me sont familiers depuis toujours ; les pochettes des disques Ventadorn, des revues occitanes, les livres d’Yves Rouquette sûrement. Mais je ne sais rien de l’homme. Quand j’arrive à Sète, je crois même savoir qu’il habite à Saint-Clair. C’est un grand peintre donc il habite à Saint-Clair. Logique. Ma foi…

Très vite je rencontre Robert, son « petit-grand » frère. Et par Robert, je rencontre une fratrie, les « frères François » ; une histoire, le Sète de leur adolescence. La rue Lazare-Carnot, le garage du père, la table ouverte de la mère, les gâteaux de la pâtisserie Biosca, le grand aîné Jacques Rouré, les Dauphins du FC Sète, le bateau du grand-père Strina, l’amitié d’Yves Rouquette, les premiers pas de Petit Bobo, les « petits dessins » de Pierre, les recettes de Maryse, les calendriers de chez Gaujal, les disques de Suc et Serre, la poule rousse teinte en bleu…

Et puis, par Robert, je rencontre une éthique. Une exigence. Une émotion aussi.

Enfin, par Robert, je rencontre Pierre François. Je n’ai à lui dire que : « J’aime ce que vous faites, je l’aime avec le cœur, ça me touche là, direct, tout droit ». Bon, bien sûr je ne le lui dis pas.

En rencontrant Pierre François, outre le fait qu’il n’habite pas à Saint-Clair mais qu’il reste locataire en sursis de la même habitation depuis plus de 40 ans, je rencontre une cohérence. L’homme est l’œuvre. Le même, la même.
Robert me dit : « Comme on est, on s’exprime ». C’est l’évidence. Il y a en cette matière, celle des arts, tous les arts, beaucoup de duperie, d’esbroufe et d’insincérité. Cela parle de leurs auteurs et cela en dit beaucoup. Et ça aide à faire le tri.

L’œuvre de Pierre François parle pour l’homme, et nous parlera longtemps. De lui et de nous. De lui, homme bon, beau et lumineux. Et de nous qui voulons, qui croyons que l’humanisme - le désir de l’autre, de son autonomie et d’un avenir collectif possible - est le seul moteur, puissant, pour continuer à vivre, malgré tout. C’est l’humanisme foncier de sa peinture qui m’a atteint comme rarement une œuvre peut étreindre celui ou celle qui l’approche. Parce qu’il était un peintre majeur, un peintre qui éclaire la vie comme le font les poètes.

Pierre François, c’est aussi la rencontre avec cette ville dont il est, dont il est fait, qu’il nous a proposée comme une utopie toute sa vie peignant. Marcher dans Sète, c’est se mettre dans ses pas, ses couleurs, sa lumière, cette utopie. Toujours en péril, évidemment.

Depuis sa mort, je chantonne une chanson de mon adolescence que j’avais presque oubliée, «Chanson pour le maçon » de Nougaro : « Jacques Audiberti, dites-moi que faire / Pour que le maçon chante mes chansons ». Il aurait pu tout aussi bien poser la question à Pierre François. Pierre François peignait le monde pour tout le monde, il était « peintre public » comme « l’écrivain public » d’Yves Rouquette.

Pour tout cela, cette cohérence, cette justesse, cette gaieté, ce sens du tragique, cette liberté et cet humanisme, Pierre François est pour nous, qui sommes plus jeunes que lui et admiratifs de l’œuvre et de l’homme, un repère. Lui qui ne s’est jamais posé autrement qu’en lui-même, sans volonté d’être autre chose que cette multitude de propositions artistiques offertes à toutes et à tous, il restera un guide, un phare. Une lumière. 

Hélène Morsly