04 Fallait pas l'énerver
par Hélène Morsly pour Friture

Nuclé-Care : petite démonstration de démocratie, jolie.



Quand Friture a annoncé que le prochain dossier serait consacré à l'énergie, je me suis dit : « une petite chronique anti-nuc', peut-être ? »… Pour rester dans mon ton un peu « vieux con », enfin vieille conne (très assumé, j'ai à peine quarante, à peine…), genre « Sète est mieux avant, au temps de la bougie et de la veillée des chaumières ».

Et puis, comment dire… Servie sur un plateau, ma chronique. Au prix de milliers de vie. Avec 70 mecs, à l'heure où j'écris, en train de s'agiter (alors qu'ils sont quasi-condamnés à mort, c'est pour les autres qu'ils s'agitent, là) pour refroidir un monstre qui menace, et des fissures qui s'élargissent de mètre en mètre et d'heure en heure et qui lâchent des vagues de particules radioactives qui, contrairement au tsunami, vous arrachent pas la gueule d'entrée, mais vous la démontent horriblement après et dans d'atroces souffrances leucémiques… Bref. L'impression d'être rien, tout petits, face à un monstre.

Sauf que là, ce monstre, c'est nous qu'on l'engendre. Enfin, encore une fois, c'est eux, parce que moi… leur connerie j'en voulais pas, j'en veux toujours pas et j'ai pas le choix. Comme pour à peu près tout dans la vie, dans nos jolies démocraties, qu'elles sont vachement plus jolies que celles qui s'annoncent chez les gueux du Sud. Enfin, ça c'est une autre chronique, le mépris des gueux qui veulent de la démocratie mais qui sont pas à la hauteur de Nous parce que Nous, c'est sûr, c'est mieux : une vraie démocratie, avec des vrais choix, genre Le Pen / Strauss-Kahn (ça doit faire rêver plein d'Arabes révolutionnaires, cette démocratie-là). Y a des moments, quand j'entends parler à la radio des révoltes au Sud, j'ai vraiment l'impression géographico-physique qu'on regarde du haut vers le bas. Bref.

Donc le monstre froid, puis chaud, puis chaud bouillant, puis boum le monstre, qu'est-ce qu'on en fait ? Ben rien, on continue. Tchernobyl, on sait désormais à peu près tout ce qui est advenu après*, et euh… ben c'était chez des ploucs sous-développés, alors c'était mal entretenu, parce qu'ils avaient pas la démocratie tout bien-bien ; mais chez Nous, c'est sûr, ce truc-là, ça risque rien. Enfin, presque rien. D'ailleurs, dans toute l'Europe, ils vont les tester, les monstres à deux tours. Envie de hurler : « putain, n'y touchez pas, testez rien, c'est dangereux ce machin, reculez à trois pas et arrêtez-moi tout ça ».

Non, vraiment, faut arrêter. Bon, je sais, c'est pas responsable ma chronique, comment qu'on va faire, le nucléaire on en a besoin, ça se démonte pas comme ça une centrale, ça s'enterre pas du bout du pied un déchet nucléaire. OK. Tout ça, c'est vrai. Mais je suis sûre que dans le dossier de Friture y aura plein de réponses de gens qui savent pour dire qu'on peut faire autrement, qu'il faut faire autrement. Et sinon, qu'on nous dise (y en a qui le disent, d'ailleurs) qu'il faut s'habituer à vivre dans une société à risques. Que c'est comme ça, qu'on n'a pas le choix, que c'est le progrès. Mais qu'on arrête de nous parler de démocratie, parce que ce choix de tout se faire péter à la gueule, on ne l'a jamais fait, nous, les gens. Et puis qu'on arrête de nous gonfler avec plein de petits principes de précaution à la con pour tout et n'importe quoi. C'est pas cohérent…

Qui va m'expliquer qu'une centrale est à l'abri d'une inondation, d'un petit n'avion ou d'un séisme ? Là, à mon avis, y a pas grand monde qui va s'y risquer, au vu de ce qu'il se passe au Japon. Dont on va avoir du mal à nous dire, comme pour l'Urss arriérée de Tchernobyl, que ces gens ne savent pas bien s'occuper d'un machin technologique… Un séisme, c'est un séisme, un tsunami, un tsunami. Hyper-expert ou pas, hyper bien entretenu ou pas, quand la bâtisse prend un pain, elle se fissure… et pour du nucléaire, la fission, c'est pas que bon…

Et arrêter aussi de dire que ça crée des emplois. Les énergies renouvelables, par leur diversité même, ça crée vachement plus d'emplois. L'emploi, ça se reconvertit. Puis ça se partage, mais ça c'est une autre histoire, parce qu'il faudrait aussi partager le gâteau. Non, le nucléaire, ça crée du fric, pas de l'emploi. C'est notre fer de lance à l'export, on le vend à plein de sous-développés dont on pourra dire après « c'est normal que ça pète, vu qu'ils avaient pas une vraie démocratie jolie ».

Alors ni référendum, ni rien. On arrête ça tout de suite.

Excusez-moi, je tends l'oreille, j'entends des gens qui s'apprêtent à gouverner qui me parlent… qu'est-ce que j'entends ? « Care »… Nuclé-Care ?

15 mars 2011

* Lire La supplication, chroniques du monde après l'apocalypse, de Svetlana Alexievitch, éd. J'ai lu, 2004
voir à ce sujet : http://www.atelierideal.lautre.net/spip.php?article339

Et aussi :
- La philosophie de ma vie : Journal de prison, Minsk 2005, de Youri Bandazhevsky, médecin biélorusse, J.-C. Gawsewitch éditeur, 2006
- Retour de Tchernobyl : journal d'un homme en colère, de Jean-Pierre Dupuy, Le Seuil, 2006.
* Voir un vieil Envoyé spécial de 1991, 5 ans après l'explosion d'un réacteur de la centrale nucléaire de Tchernobyl, un sujet réalisé par des… Japonais. http://www.ina.fr/economie-et-societe/vie-sociale/video/CAB91019759/tchernobyl-le-mensonge.fr.html

* Localement, y a aussi la Bible « Golfech, le nucléaire ; implantations et résistances », editions du Cras, Collectif La Rotonde, BP 492, 31100 Toulouse cedex 6 : Comment, entre autres - je peux pas m'empêcher, c'est trop bon -, les élus socialistes et radicaux-socialistes locaux sont hyper-farouchement contre l'implantation d'une centrale à Golfech, dans le Tarn-et-Garonne, avant 1981 et hyper-pour après. Vous avez dit Care ? Bon, allez, j'arrête.
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