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Ce n’est qu’une chronique choisie presque par hasard dans la série que l’on peut trouver ici : http://velen.chez-alice.fr/bertin/policult.htm

Le grand débat sur la culture ?

Sans blague ? Un grand débat sur la culture ? Eh bien d'accord ! Et invitons-y les citoyens ; et faisons mieux : osons n'y pas inviter les artistes ! Car il nous semble que le problème n'est pas de donner du travail à ceux-ci, ni même d'aider à l'apparition d'œuvres, mais avant tout, de réfléchir à l'idée de culture, qui n'est pas l'idée de loisirs valables, mais de sens, et d'émancipation individuelle et collective. Là, tout le monde devrait avoir quelque chose à dire. D'autant plus que l'époque est révolue où une poignée de héros possédant du savoir tentait de "réveiller" un peuple de brutes endormies… En ce moment même, des millions de Français sont beaucoup plus cultivés que les artistes, quelqu'un a-t-il remarqué le phénomène ?

Mais on sent bien que des Etats généraux de la culture sans les cultureux seraient insupportables à ceux-ci, qui pourtant sont habituellement si friands de provocations et de remises en question à appliquer au public…

Débat des artistes avec eux-mêmes, donc. Comment débuter une réflexion ? Pourquoi pas en cherchant ce qui a caractérisé le secteur, depuis la secousse de 1968 ? Abandon du "non-public" ; victoire des "Créateurs" sur les acteurs, auteurs et animateurs ; personnalisation des directions d'établissements (au détriment de l'associatif) ; victoire du théâtre sur les autres formes de spectacle vivant ; tendances corporatistes de chaque secteur artistique ; abandon du thème du progrès citoyen par l'art ; renvoi dans l'oubli de l'Education Populaire ; réhabilitation des show-biz dans une réconciliation officieuse et non négociée avec les "industries culturelles", et corollaire : acceptation de l'aliénation par la culture ; absence de réflexion sur les valeurs (remplacé par le droit de chacun à l'exception) ; droit pour l'artiste de créer ce qui lui chante et obligation faite à la puissance publique de payer sans rien imposer.

L'énumération ci-dessus indique quelques gouffres et ornières, mais aucune piste. Certes, on peut, bien sûr, mettre quelques idées dans le chaudron.

Favoriser l'emploi permanent (et d'abord - moindre des choses… - dans le secteur subventionné !). Séparer dans la mesure du possible les activités nocives (pub, show-business… etc) des activités culturelles. Traquer celles-là par la lutte idéologique. Dans les institutions, être plus exigeant sur la limitation par le haut des cachets et des salaires. Débusquer les déficits et les gaspillages, restreindre les budgets de relations publiques des institutions. Réfléchir aux dérives formalistes, aux délires de matériel, de décor et d'éclairages grandioses. Améliorer les systèmes d'inspection, oser appliquer des sanctions. Réhabiliter l'Etat. D'une façon générale, on serait bien avisé de retrouver dans le fond du tiroir où elle a été jetée la Charte des scènes publiques de Catherine Trautmann.

Et puis il faut aller plus loin. Oui, il y a du vrai dans les propos théâtralement excessifs de ceux qui crient "Culture en danger", tous ces envols de cape. La décadence du système culturel est commencée depuis longtemps, et le problème de l'intermittence est actuellement insoluble, car il ouvre sur celui de la société. La société libérale. Celle où l'Etat ne sait absolument pas ce qu'il veut, ne doit pas savoir puisqu'il n'est pas celui qui indique la voie, mais seulement le dénominateur commun des individualismes. L'Etat n'a pas à savoir ce qu'il veut, car il serait accusé de tyrannie. Il n'a rien à imposer aux artistes, ni les valeurs, ni les formes. Il accueille et encourage talents et génies, mais sans fixer les critères. Et la société, c'est pareil, elle n'est qu'un éparpillement silencieux.

C'est au nom même de cette liberté qu'à droite, on laisse TF1 faire de l'anticulture, qu'on laisse la pub aliéner, qu'on laisse le commerce, la mode et la vogue dévergonder le goût, qu'on laisse l'antihumanisme dévaster les arts au nom de toutes les "remises en question" et les "ruptures" farfelues et inattaquables. Là est la condamnation de notre société, qu'à terme le libéralisme voue au chaos. Mais de l'autre côté, l'individualisme, nouveau nom de la liberté, empêche à la gauche de fournir sa réponse, c'est-à-dire de définir une forme d'humanisme, donc de culture. Un cul-de-sac civilisationnel. Pour que l'on (vous, moi, la société, l'Etat) opte pour des valeurs, des formes, des moyens, des critères, il faudra des décennies. Le fruit pas encore assez pourri. C'est encore trop tôt pour le sursaut.

Ce cul de sac a été camouflé en France par quinze ans de mobilisation "antifasciste" obsessionnelle. Derrière ce leurre, on a pu planquer l'absence de réflexion et l'absence de projet commun. La culture a parfaitement accompagné l'évolution de l'individualisme libéral, de la société capitaliste. Il y aura probablement, crise après crise, poursuite de la dégénérescence de notre société artistique et culturelle, comme de toute la société. Mais il ne suffit pas de dire cela pour savoir comment s'en sortir. A tout le moins, on pourrait commencer à y réfléchir. La mission nouvelle de la culture, publique comme privée, est désormais de rendre aux gens la foi en… la culture, le goût de croire que la culture peut aider l'homme à construire une société. Croire en l'avenir, c'est-à-dire en l'homme. Vaste chantier, vaste désert à fertiliser ! L'espèce d'hédonisme appliqué à l'art qui caractérise les artistes actuels ne peut remplacer une idéologie, une croyance commune, une foi. Croyons nous à la société (à l'homme, à son avenir) ? Voulons nous y croire ? Voulons nous être positifs ? Telle est la raie question. "No future !" ne peut être la devise de la République. D'autant plus qu'on entend un peu trop : "No future, but il pognone !", ou "Viva la muerte et la subventión".

Jacques Bertin, chronique parue dans Policultures, n° 81, octobre 2003